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La Bibliophilie en Suisse

par Peter Bichsel de Zurich et François Vallotton de l’Université de Lausanne

sph-Kontakte Nr. 103 | Februar 2017

La tradition de la Suisse dans le domaine de la bibliophilie est fortement liée à sa propre histoire des idées, de la littérature et de l’imprimerie. Les «Helvetica», c’est-à-dire les livres et gravures produits en Suisse ou qui portent sur des sujets relatifs à la Suisse, depuis ses racines géographiques et politiques de la fin du Moyen-Age jusqu’au «Bundesstaat» (état fédéral) moderne fondé en 1848, furent pendant une longue période un domaine essentiel de collection. Aujourd’hui, les collectionneurs s’orientent davantage sur les tendances du marché international, ce qui influence de plus en plus le marché national du livre rare.

L’évolution de l’imprimé est liée aux conditions particulières du pays qui est situé au croisement de quatre régions linguistiques – allemand, français, italien et romanche –, qui aujourd’hui encore forment quasiment des entités littéraires et de communication distinctes, où chacune d’entre elles est fortement liée aux communautés linguistiques voisines plus importantes d’Allemagne, de France et d’Italie. Les structures fédérales de la Suisse et de sa communauté biconfesssionnelle catholique – protestante, vieilles de 700 ans, sont la base d’un développement très diversifié des moyens de communication jusqu’à l’heure actuelle.

Des imprimeries occasionnelles aux imprimeries régulières

De manière ponctuelle et sur une courte période seulement, certains monastères sont à l’origine de l’imprimerie en Suisse: Ce sont Beromunster (1470– 1473; l’imprimeur Helias Helye dans un monastère de chanoines augustins), Berthoud (1475; sept livres imprimés anonymement dans un monastère de moines franciscains), Zurich (1479–1481; deux tracts religieux par Albert de Lapide, trois lettres d’indulgence données par le pape Sixte IV, quatre calendriers médico-astronomiques par le médecin de ville Eberhard Schleusinger, le tout imprimé par Sigmund Rot de Lorraine dans un monastère dominicain). D’autres lieux sont liés aux débuts de l’imprimerie: Rougemont (1481; Fasciculus Temporum de Werner Rolewinck, imprimé par Heinrich Wirzburg), Promenthoux près de Nyon (1482; Doctrinal de sapience de Guy de Roy, imprimé par Louis Cruse de Genève), Lausanne (1493; Missale Lausannensem, édité par Jean Belot), et peutêtre Sursee (1500; Chronique de Nicolas Schradin); il pourrait s’agir dans ce dernier cas d’une adresse fictive utilisée par un imprimeur de Bâle puisqu’ aucune trace d’une infrastructure typographique n’y a jamais été retrouvée. Quant à Beromunster, nous pouvons être sûrs que le Mammotrectus – un dictionnaire des termes bibliques, écrit par Marchesino da Reggio et imprimé par Helias Helye en 1470 – a la particularité d’être le premier livre suisse avec une date imprimée.

Depuis 1431, le conseil de l’église avait lieu à Bâle: la ville rhénane était alors l’une des capitales de l’humanisme en Europe, et l’université de la ville ouvrit ses portes en 1460. Cette base institutionnelle ainsi que le climat d’ouverture intellectuelle ont généré une demande pour la nouvelle technologie de l’imprimerie juste après son invention. Michael Wenssler (actif de 1462 à 1499) et Berthold Ruppel (actif de 1468 à 1495) ont tous deux commencé leur activité dans les années 1460, alors que le Sachsenspiegel (1474), issu des presses de Bernhard Richel (actif de 1470 à1482), est le premier livre produit à Bâle avec une date imprimée. Ainsi Bâle figure avec Mayence, Bamberg et Strasbourg parmi les toutes premières places importantes de l’imprimerie en Europe. Avec plus de 70 imprimeurs d’incunables identifiés, la ville se classe aussi parmi les plus grandes centres d’impression de l’époque. Bâle était alors au centre de tous les mouvements intellectuels contemporains, à savoir la pensée humaniste, la redécouverte des Pères de l’Église, la philosophie grecque et romaine ainsi que l’historiographie. Le savant Johannes Amerbach (1444 –1514), qui a imprimé à partir de 1475 à Bâle et a même travaillé pour Koberger à Nuremberg, était en contact avec les savants les plus importants de son temps (Johannes Reuchlin, Jakob Wimpheling). Johannes Froben (1460–1528; qui imprimait depuis 1491 à Bâle) était même étroitement lié à Erasme, qui était arrivé à Bâle pour la première fois en 1514 et qui collaborera avec l’imprimeur toute sa vie durant. Le mérite de Froben est d’avoir développé le concept du livre de manière admirable et sans faute en publiant plus de 250 oeuvres grecques ou latines, dont les oeuvres complètes de Saint Jérôme (1516, 9 vol.), de Saint-Augustin (achevées en 1529, 10 vol.), et la première édition de la nouvelle traduction par Erasme du Nouveau Testament Grec (1516, 1519), que Luther utilisera plus tard pour écrire son Septembertestament allemand (1522).

Comme Bâle, Genève est à son tour devenu un endroit attrayant pour un grand nombre d’imprimeurs dans la partie française du pays grâce à sa situation géographique. Entre 1478 et 1500, sept éditeurs- imprimeurs y étaient actifs, imprimant environ une centaine d’oeuvres: si la plupart avaient été commandées par l’Église, beaucoup sont des contes chevaleresques destinés à un public profane. Le Livre De La Belle Mélusine de Jean d’Arras, imprimé par Adam Steinschaber en août 1478, est considéré comme le premier roman illustré imprimé en français. Le Roman de Fierrabras Le Géant, un roman écrit par Jean Bagnyon et donc la première production littéraire locale de la Suisse de langue française, a été successivement imprimé en partie par Steinschaber (1478), Simon Dujardin (1480) et Louis Cruse (1483). Alors qu’elle était de plus en plus soumise à la rivalité avec Lyon, l’imprimerie genevoise a connu un deuxième temps fort pendant la Réforme, lorsque Jean Calvin, Guillaume Farel et Théodore de Bèze étaient actifs dans la cité. Genève comptait 330 imprimeurs-éditeurs après 1550, un grand nombre d’entre eux étant des réfugiés protestants français, tels que Robert Estienne (1503–1559) et son fils Henri (1528–1598). Grâce au haut niveau esthétique de leurs impressions, Genève devint un lieu privilégié tant pour les études humanistes que pour la promotion de la langue française. La première édition en français de la République des Suisses de Josias Simler, l’un des tout premiers manuels suisses d’historiographie (Antoine Chupin & François Le Preux, 1577) et l’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil par Jean de Léry, l’un des premiers témoignages ethnographiques du Nouveau Monde (Antoine Chupin, 1578), montrent le niveau élevé de la production littéraire scientifique à Genève au XVIe siècle.

A Zurich, la Réforme, mais aussi les très remarquables études philologiques bibliques ainsi que les recherches avancées dans le domaine des sciences naturelles ont définitivement nourri le développement de l’imprimerie au XVIe siècle. Christoph Froschauer (décédé en 1564) venu d’ Alt-Oetting en Bavière, lança sa propre imprimerie à Zurich en 1521, probablement après avoir travaillé sur les presses de Hans Rüegger (décédé en 1517) qui, depuis 1504, avait dirigé la première imprimerie de Zurich au XVIe siècle. En 1522, la publication par Froschauer du premier pamphlet de Huldrich Zwingli, un tract contre l’interdiction de la viande durant la période du carnaval, marqua le début de sa collaboration avec les théologiens réformés. Cela aboutit en 1531 à la publication de la première version complète de la Bible en allemand de Zurich, illustrée par des centaines de gravures sur bois d’après Hans Holbein le Jeune. A côté de ses efforts envers la Réforme, Froschauer publia également d’importants ouvrages savants, tels que la volumineuse chronique suisse Gmeiner loblicher Eydgnoschafft beschrybung de Johannes Stumpf (1546), ou la remarquable Historia Animalium Libri IV (1533–1555) et la Bibliotheca Universalis (1545), tous deux dus au naturaliste zurichois et grand penseur Conrad Gessner (1516–1565). La Bibliotheca Universalis contient quelques 10’000 livres en latin, grec ou hébreu et représente la somme des connaissances écrites du monde occidental à l’époque. Les recherches faites alors par Gessner en histoire naturelle ont été complétés par le De rerum omni Fossilium genere (1565), sa dernière oeuvre publiée par ses cousins Andreas & Jakob Gessner, successeurs de Rudolf Weissenbach (actif de 1548 à 1553) et dont l’activité se poursuit entre 1551 et 1566. La tradition d’imprimeur de la famille Gessner est prolongée par Jonas (actif de 1607 à 1610) et David Gessner (à partir de 1670). Augustin Fries (1540–1549) et Rudolf Herrliberger (1554–1555) étaient propriétaires de petits ateliers d’imprimerie et maisons d’édition à Zurich dans le milieu du XVIe siècle. Les imprimeurs itinérants anglais Oliver Jackson et Richard Wyer en 1543 et 1548 ont tous deux imprimé des pamphlets en langue anglaise en faveur de la Réforme sous leur propre nom en utilisant la presse de Froschauer. Cette presse fut reprise par Johannes Wolf en 1591, puis par la famille Bodmer au XVIIe siècle, et plus tard par les familles Heidegger, Füssli, et Gessner au XVIIIe siècle. La presse de Froschauer peut donc être considérée comme l’origine de Orell Füssli, la plus grande société d’imprimerie, d’édition et de librairie aujourd’hui en Suisse.

Dans la ville française de Neuchâtel, comme à Zurich, l’imprimerie a profité de l’acceptation rapide de la Réforme par la ville. Entre 1530 et 1536, Neuchâtel est devenu un centre important pour la diffusion des nouvelles idées, même en France. Pierre de Vingle, un imprimeur lyonnais, fut appelé à Neuchâtel par Guillaume Farel pour imprimer la Bible d’Olivétan (1535), qui est la traduction par Pierre-Robert Olivétan de la Bible, à savoir la première traduction protestante des Saintes Écritures en français. Vingle a imprimé plusieurs pamphlets contre la simonie et la messe catholique, qui ont tous provoqué une violente répression contre l’Eglise protestante en France. L’imprimerie de Vingle a été utilisée jusqu’à 1550 environ. A partir de ce moment et jusqu’en 1689, aucune activité d’imprimerie n’est connue à Neuchâtel.

Thomas Murner, un anti-luthérien expulsé de Strasbourg, a également pris part aux luttes religieuses en Suisse et s’installa à Lucerne en 1525, où il agit contre la Réforme à Zurich en imprimant des tracts catholiques dans le monastère des moines franciscains. En 1529 cependant, Murner s’enfuit de Lucerne, ce qui signifia la fin de la première imprimerie dans cette ville.

A partir de 1476, Berne, qui avait rejoint la Réforme en 1528, prit l’habitude de faire confiance à des imprimeurs de Bâle, Genève et Zurich pour l’impression des annonces officielles. La ville devint la quatrième cité en Suisse à posséder une presse permanente en 1537 seulement, lorsque Matthias Apiarius (c. 1500–1554), de Berchingen en Bavière, y fut autorisé à établir une imprimerie. Le Compendium Musices par Auctor Lampadius, dans lequel Apiarius montre sa capacité en typographie musicale, est le premier document imprimé à Berne. Sa publication du De Claris mulieribus de Boccace (1539), ainsi que la première édition du Catalogus annorum de Valerius Anselm Ryd (1540), et Schimpf und Ernst de Johann Pauli (1543), appartiennent aujourd’hui aux grandes raretés de la littérature romanesque et historiographique du XVIe siècle. Après la mort de Matthias Apiarius, ses deux fils reprirent son activité jusqu’en 1565. Plus tard, l’un d’eux, Samuel, déménagea à Soleure, où il dirigea pendant une courte période la première imprimerie de la ville. En 1569, il se rapprocha de Bâle où il imprima la célèbre Bible Espagnole (qu’on appelle »Bärenbibel» en raison de la marque de l’imprimeur montrant un ours léchant du miel) sur la presse de Thomas Quarin. En 1599, la Obrigkeitliche Druckerei, une institution qui était sous le contrôle du gouvernement de la ville, fut fondée et domina le secteur de l’imprimerie de la ville jusqu’au XVIIIe siècle.

Dans le canton des Grisons, l’imprimerie débuta en 1549 lorsqu’un noble, Dolfin Landolfi, originaire de Poschiavo, ouvrit le premier atelier d’imprimerie dans sa ville natale. Etant donné que Poschiavo était loin des grandes villes catholiques, la presse Landolfi a été très appréciée par les agitateurs anti-romains et sa production fut rapidement mise à l’index par l’évêque de Milan. Landolfi commença par imprimer des documents en italien, la langue parlée dans la région de Poschiavo, avant d’imprimer le tout premier livre en romanche en 1552. La première Bible complète en romanche fut publiée par Jacob Dorta à Scuol en 1579.

À la fin du XVIe siècle, des imprimeurs travaillèrent à Saint-Gall et à Schaffhouse pendant un court laps de temps. Leonhard Straub (1550–1607), formé par Froschauer à Zurich et par Froben à Bâle, fut le premier imprimeur à Saint-Gall de 1578 à 1584. Il déménagea ensuite et continua son activité à Rorschach et Constance. A Schaffhouse, Hans Konrad Waldkirch de Bâle mit en place sa presse en 1591 et y travailla jusqu’en 1596. Fribourg et Porrentruy ont été quelques-unes des dernières places à démarrer une activité typographique au XVIe siècle. A Fribourg, Abraham Gemperlin (actif de 1585 à 1600), originaire de Freiburg / Breisgau, imprima 38 oeuvres théologiques ou polémiques, alors que Johannes Faber (ou Johann Schmidt, actif de 1592 à 1600), qui est probablement venu d’Allemagne via Bâle, imprima des oeuvres classiques et des manuels scolaires à Porrentruy pour les besoins locaux.

Les imprimeurs catholiques et l’éclosion des métiers
liés à l’imprimerie dans les régions périphériques

Après le premier boom de l’imprimerie au XVIe siècle, le XVIIe siècle se caractérise par une baisse de la production littéraire et de l’imprimerie à travers le pays, en raison des conséquences de la guerre de Trente Ans. Les nouvelles activités relatives à l’imprimerie démarrèrent principalement dans des lieux catholiques afin de soutenir la Contre-Réforme. Ainsi Lucerne, Saint-Gall, ou Soleure, qui avaient déjà connu certaines activités occasionnelles d’imprimerie, affirmèrent leur position en tant que centres typographiques, et un certain nombre de monastères, comme Muri/ Argovie (imprimerie de 1621 à 1841), Einsiedeln (imprimerie de 1664 à 1798), Wettingen (imprimerie de 1671 à 1797), et Disentis (imprimerie de 1685 à 1799) commencèrent leur activité à ce moment-là. Quant à la Suisse de langue française, les imprimeurs de Genève consolidèrent leur position dominante en produisant de nombreux ouvrages théologiques et scientifiques. Ils imprimèrent des textes en plusieurs langues telles que l’allemand ou l’espagnol, et surtout l’italien afin d’attaquer l’Église catholique romaine. Genève devint donc un important carrefour reliant les pays germaniques du Nord avec les régions latines du Sud. Une autre caractéristique du XVIIe siècle est le fait que certains imprimeurs commencèrent à monter des ateliers dans des régions rurales, leur production étant limitée au marché local, comme à Uri (Wilhelm Darbellay, 1621; oeuvrant ultérieurement à Fribourg et Porrentruy), au Valais (Heinrich Streler, Sion 1644–1647), Zoug (Jakob Ammon et Wolfgang Landtwing, 1670), Herisau (Jakob Redinger, 1679). Une activité très dynamique peut être repérée dans les Grisons, par exemple à Scuol (Jacob Gadina et successeurs 1659–1803), à Tschlin et à Strada (N. C. Ianett a.o., 1680–1689, resp. 1689–1803), à Soglio, à Celerina, et à Vicosoprano (I. N. Gadina, 1743 et 1752–1753, resp. 1765, resp. 1789–1790). Ces imprimeurs itinérants sont typiques de l’industrie typographique dans le canton des Grisons où une grande distance sépare les grandes villes alors que la mobilité permanente des artisans leur permet d’éviter la censure. Ainsi Johann Georg Barbisch, le premier imprimeur à Coire de 1672 à 1675, a ensuite déménagé à Reichenau (1676), Bonaduz (1680), Cumbel (1684–1687), et Luven (1686).

A Lucerne, Thomas Murner qui connut une courte activité dans les années 1520 fut suivi par David Hautt (1603–1672) de Strasbourg, puis par sa famille, qui mit en place une imprimerie permanente en 1636. En dehors de son entreprise à Lucerne, il fut propriétaire de plusieurs librairies à Vienne et à Graz, et à partir de 1664, il oeuvra également à Constance. A Lucerne, il imprima Helvetia Sancta de Heinrich Murer (1648), une sorte de Suisse topographique ecclésiastique, illustré avec les plus belles gravures des saints et des monastères suisses. La fille de Hautt, Anna Felicitas, publia le Tractatus de origine lapidum figuratorum de Karl Nikolaus Lang (1709), un traité minéralogique précoce de haute valeur scientifique.

Dans la même période, à Genève, nous pouvons mettre en avant l’édition illustrée des Métamorphoses d’Ovide, imprimée par Philippe Gamonet en 1622– 1623, et deux ouvrages imprimés par Pierre Chouet, par exemple, le Chirurgien charitable (1649), un traité médical qui connut un grand succès, et le Tutte le opere di Nicolò Machiavelli (1650), la première édition complète des oeuvres de Machiavel. Cette édition fut imprimée sans la mention du nom de l’éditeur, et fut soudainement interdite en Italie. En 1634, le Mercure Suisse, premier périodique suisse en français, fut édité par le théologien François Spanheim et publié à Genève. La publication de deux Almanachs à Lausanne (imprimeur- éditeur Clément Gentil, actif d’environ 1652 à 1670) et à Neuchâtel (Ephémérides ou Calendrier, édité par Abraham Amiest et imprimé par Jean Pistorius en 1688) fut l’occasion de redémarrer l’activité typographique dans ces deux villes. La Société helvétiale caldoresque (al. Imprimerie Caldorienne, 1616–1626) à Yverdon, dirigée par Pyramus de Candolle, ou la presse de Fatio, mise en place par Jean Baptiste Fatio de Chiavenna au château de Duillier près de Nyon en 1675, étaient tous fortement liés à l’important marché du livre de Genève.

Cette revue des lieux d’impression suisses au XVIIe siècle ne serait pas exhaustif sans mentionner l’abbaye de Saint-Gall, qui a d’abord commandé ses impressions à Rorschach et Constance. A partir de 1633, l’abbaye a commencé à utiliser sa propre imprimerie dans le monastère affilié de Neu St. Johann près de Nesslau. En 1641, cette presse fut installée à Saint-Gall et de nombreux imprimeurs y ont travaillé jusqu’à la sécularisation de l’ abbaye en 1805. Outre les imprimeurs de l’abbaye il y avait un petit nombre d’autres imprimeurs à St-Gall aux XVIIe et XVIIIe siècles, comme par exemple Jacob Redinger (1680–1689), différents membres de la famille Hochreutiner (1688–1740), les deux cousins Daniel et Ruprecht Weniger (1714–1756), et la famille Dieth (1723–1792).

A Soleure, les Jésuites aidèrent Johann Jakob Bernhard à installer une imprimerie en 1658, où il utilisa les services de l’imprimeur Michael Wehrlin. Parmi les nombreux manuels scolaires et calendriers fabriqués par cet atelier, la chronique de Franz Haffner Der Klein Soleure Allgemeine Schaw-Platz (1666) est un exemple typique de l’esprit catholique alors présent dans la ville.

L’abbaye bénédictine d’Einsiedeln a commencé sa propre entreprise d’impression en 1664. Plus de 1100 livres ont quitté les presses monastiques jusqu’en 1798. Cette année-là, son dernier directeur, Franz Sales Benziger, ouvrit son propre atelier d’imprimerie avec une librairie à Einsiedeln, en mettant en place la maison d’édition Benziger & Co. qui eut un grand succès, avec des filiales temporaires à Ratisbonne, Rome, New York et Cincinnati. Cette société, qui imprime et publie depuis 200 ans d’importantes oeuvres d’auteurs suisses du XXe siècle (par exemple Der Richter und sein Henker de Friedrich Dürrenmatt, 1952) existe encore de nos jours en tant que librairie.

Dans la ville protestante de Zurich, nous trouvons des imprimeurs tels que David Gessner (1670ff.), Barbara Schaufelberger (ex Hardmeyer, 1667ff.), Johann Jacob et Heinrich Bodmer (ex Wolff, 1626ff.), Heinrich Lindinner (1682ff.). Wolff et Bodmer étaient les éditeurs des premiers journaux hebdomadaires de la ville. Comme à Zurich, l’imprimerie à Berne a été limitée à une activité plutôt restreinte, à cause du contrôle strict des autorités de la ville. La commission d’une nouvelle Bible protestante fut l’entreprise la plus importante de l’époque. Johann Piscator de Herborn était chargé de rédiger une nouvelle traduction, qui fut d’abord imprimée en 1684 par Andreas Hügenet pour Gabriel Thormann qui était alors à la tête de la Obrigkeitliche Druckerei.

Les Lumières: l’âge d’or de l’imprimerie suisse

Une nouvelle expansion de l’industrie du livre eut lieu au XVIIIe siècle, souvent désigné comme l’âge d’or de l’édition et de l’imprimerie en Suisse. De nouvelles recherches en sciences naturelles (par Jacob Scheuchzer, Albrecht von Haller) ainsi que des oeuvres innovantes en philologie (par Johann Jacob Bodmer, Johann Jakob Breitinger) ont été publiées principalement par des maisons d’édition à Berne et à Zurich. En Suisse romande, la position de Genève comme carrefour majeur de l’industrie du livre en Europe a été consolidée par les importantes collections de livres en latin (principalement de droit et de théologie) qui ont transité par l’Allemagne et la France pour les marchés italien, espagnol et portugais. La Hollande est également apparue comme un marché clé, notamment grâce aux relations privilégiées entretenues par des éditeurs tels que Marc-Michel Bousquet (1696–1762) et Henri-Albert Gosse (1712–1780). La Suisse a pour finir également joué un rôle essentiel à la fois comme un centre de contrefaçon et un lieu où la censure européenne pouvait être évitée. Un certain nombre de sociétés d’imprimerie, dont l’activité principale était le piratage des best-sellers français ou allemands, furent créées à Berne, Lausanne, Neuchâtel, Genève, Coire et Moudon. Pendant que Voltaire, qui vivait alors à proximité des rives du lac Léman, confiait aux frères Gabriel (1722–1793) et Philibert Cramer (1726–1789) la publication et la diffusion de la plupart de ses oeuvres en Europe, François Grasset à Lausanne, anciennement employé par Marc-Michel Bousquet, publiait les 57 volumes de la Collection complète des OEuvres de M. de Voltaire (1770–1782), la plupart d’entre eux sous une fausse adresse à Londres.

En Suisse allemande, une activité d’imprimerie durable a été maintenue à Bâle, grâce en particulier à Hans Jakob Thurneysen (1754 –1803) qui, à partir de 1787, a publié les oeuvres de plusieurs écrivains anglais comme Adam Smith, David Hume, Laurence Sterne et William Shakespeare dans leur langue originale. A Berne, l’Obrigkeitliche Druckerei était l’atelier d’imprimerie le plus important, directement sous le contrôle du gouvernement. Daniel Gottlieb Stämpfli (1770–1807), le dernier à le représenter, fonda la dynastie des éditeurs-imprimeurs qui porte son nom et dont l’héritage est maintenant géré par Stämpfli & Co. La Société typographique de Berne – mise en place par Vincenz Bernhard Tscharner (1728–1778) en 1758 – était en concurrence avec l’Obrigkeitliche Druckerei. La Société typographique a publié un grand nombre d’oeuvres remarquables dans le plus pur style rococo, comme par exemple l’anthologie lyrique d’Albert von Haller Versuch Schweizerischer Gedichte (11e édition, 1777) ou l’Heptaméron Français ou Nouvelles de Marguerite, reine de Navarre (3 vol. 1780–81), ces deux ouvrages comprenant de très belles gravures de Balthasar Anton Dunker. Cette tradition de fabrication de beaux livres se retrouve également dans les travaux de l’imprimeur Beat Ludwig Walthard (1743–1802), et ses éditions de Martianus Capella, Ewald von Kleist, Christian Fürchtegott Gellert ou Friedrich von Hagedorn. Durant la même période, la première bibliographie nationale – Bibliothek der Schweizer Geschichte (1785–1788) – a été publiée par Gottlieb Emanuel Haller.

A Zurich, Salomon Gessner auteur des célèbres et souvent traduites Idylles (1756), a également été impliqué dans la gestion d’Orell et Cie, créée en 1734 par Konrad Orell et principalement soutenue par le grand historien et philologue Johann Jakob Bodmer (1698–1783). Cette société a publié deux oeuvres majeures philologiques comme l’édition princeps du Nibelungen (Chriemhilden Rache, publiée par Bodmer en 1756) ou l’édition princeps du Codex Manesse (Sammlung von Minnesingern aus dem schwaebischen Zeitpuncte, publiée par Bodmer et Breitinger en 1758/59), ainsi qu’un grand nombre de classiques, entre autres des traductions de pièces de Shakespeare par Wieland et Eschenburg. Le Physiognomische Fragmente (1775–1778) de Johann Caspar Lavater publié à Winterthour par Johann Heinrich Steiner est un autre joyau de l’art de l’édition qui rencontra un écho international.

En Suisse romande, Genève doit subir la concurrence de nouveaux centres typographiques. Neuchâtel – devenue principauté prussienne depuis 1707 – s’affirme comme l’un des maillons de cette chaîne d’ateliers périphériques entourant la France. En 1732, le Mercure suisse ous Recueil de Nouvelles Historiques, Politiques, Littéraires et Curieuses – probablement fondé à l’initiative de Louis Bourguet – s’impose comme la plus importante gazette publiée au 18e siècle en Suisse française. Il fut publié pendant cinquante ans et offrit la possibilité à de nombreux scientifiques – Suisses pour la plupart d’entre eux – d’échanger leurs idées. Mais la production locale gagna une véritable dimension européenne avec la création en 1769 de la Société typographique de Neuchâtel (STN). Près de 500 volumes y furent produits. Citons parmi les plus importants une contrefaçon des Questions sur l’Encyclopédie de Voltaire (1771–1772), le Système de la nature par d’Holbach (1771), une édition du Tableau de Paris de Louis- Sébastien Mercier (1781–1783), une réimpression in-quarto de la Description des Arts et Métiers (1779–1783), ainsi que la reprise de très nombreux romans, pièces de théâtre et autres récits de voyage les plus en vogue de l’époque.

L’édition en Suisse romande est alors étroitement liée à l’Encyclopédie. A partir de 1768, une édition infolio de cette oeuvre était rééditée par Charles-Joseph Panckoucke – qui avait acheté les droits de Diderot et d’Alembert – en collaboration avec Gabriel Cramer et Samuel de Tournes, tous deux de Genève. Dans le même temps, une version refondue du texte de Diderot et adaptée à un public protestant est lancée sur le marché par Fortuné-Barthélémy de Félice, un prêtre défroqué napolitain, fondateur d’une société typographique à Yverdon en 1762. Son Encyclopédie ou Dictionnaire Universel raisonné des connoissances Humaines – composée de 48 volumes in-quarto et 10 volumes de planches – emprunta les articles sur l’artisanat à l’Encyclopédie de Diderot, tandis que ceux sur les sciences, la morale et la religion étaient complètement retravaillés. La Suisse romande a produit deux autres éditions de l’Encyclopédie, dont une version en 36 volumes in-quarto partiellement imprimée à Genève et Neuchâtel (1777–1781) ainsi que 36 volumes inoctavo publiés par les Sociétés typographiques de Lausanne et de Berne (1778–1781).

En Suisse italienne, la première société typographique et librairie a été créé à Lugano en 1746 par les frères Agnelli qui voulaient échapper aux censures ecclésiastiques aussi bien que laïques qui réprimaient l’édition en Lombardie italienne. Leur entreprise a notamment publié la Nuove di diversi corti et paesi d’Europa (1746–1797), l’un des hebdomadaires italiens les plus populaires, mais leur catalogue était principalement composé de littérature religieuse et de la reprise de classiques de la littérature italienne du XVIe et du XVIIe siècles. Centre important de propagande révolutionnaire depuis 1789, l’imprimerie Agnelli est pillée et saccagée lors d’émeutes anti-françaises dont Lugano sera le théâtre en 1799.

Ruptures et continuités au XIXe siècle

Au XIXe siècle, l’édition suisse a d’abord connu une période de déclin suivie par une réorganisation principalement basée sur les productions locales. Les conflits politiques internes de la fin du XVIIIe siècle ainsi que les conséquences des guerres napoléoniennes mirent le commerce du livre à l’arrêt pendant un certain temps, avant qu’il ne se reconstruise grâce à plusieurs facteurs: certains étaient politiques (l’abolition de la censure puis la création de l’Etat fédéral en 1848), économiques (l’extension du réseau de transport, l’abolition des barrières douanières cantonales, l’augmentation du pouvoir d’achat moyen), ou sociaux (la généralisation de l’enseignement public et l’urbanisation de la société). A la fin du XIXe siècle, la Suisse entre dans l’ère de la consommation de masse avec l’augmentation du nombre de produits imprimés (almanachs, traités religieux ou collections populaires), la création de nouveaux points de vente tels que les marchands de journaux – qui remplacèrent progressivement les colporteurs – et l’impact des périodiques à la fois locaux et étrangers.

L’édition et l’impression étaient dues à de nouveaux protagonistes qui pour la plupart avaient commencé leur activité dans le contexte des années 1830. Certains d’entre eux investissent, en Suisse romande surtout mais aussi à Bâle, le secteur de la littérature évangélique en lien avec le mouvement protestant du Réveil. D’autres ont profité de la législation libérale qui s’instaure dans de nombreux cantons en matière de liberté de la presse ainsi que des innovations technologiques importantes survenues tant dans la fabrication du papier que des techniques d’impression. Plusieurs réfugiés allemands créèrent leur propre entreprise en Suisse afin d’imprimer et de distribuer leurs écrits politiques ou littéraires. « Belle-Vue », près de Constance, créé par l’avocat Ignaz Vanotti (1798–1870), en est l’un des exemples les plus célèbres ainsi que le Literarisches Comptoir de Julius Fröbel (1805–1893) à Zurich et Winterthour qui a publié des poèmes de Georg Herwegh entre autres, ou la Brodtmann’sche Buchhandlung à Schaffhouse dirigée par Christian Friedrich Stötzner (1807–1868) qui a notamment édité le mensuel progressiste Der Vorläufer (1841–1844). Les imprimeurs et libraires suisses étaient également impliqués dans la lutte en faveur des idéaux démocratiques, comme Samuel Friedrich Jenni (1809–1849), à Berne, qui édite le journal satirique Der Gukkasten (1840–1849) et de nombreux pamphlets et brochures socialistes et révolutionnaires en français, en italien et en allemand. Michael Schläpfer (1822–1885), de Herisau, qui avait notamment publié Ça ira par Ferdinand Freiligrath – une série de six poèmes inspirés par sa rencontre avec Karl Marx – est un autre exemple de ces imprimeurs engagés. Les publications de Fröbel et de Schläpfer ont été interdites sur le territoire allemand, respectivement en 1845 et 1847. Au Tessin, une fervente activité politique se reflète dans les publications de la Tipografia helvetica (1830–1853) à Capolago, inspiréee par le Risorgimento. En Suisse romande, les ouvrages publiés par Alexandre Michod (1811–1878) – l’ éditeur de Weitling – à Vevey, ou par Stanislas Bonamici (1815–1880) – qui était proche de Mazzini – à Lausanne contribuent à maintenir une dimension internationale à l’activité éditoriale locale.

La création de l’Etat fédéral de 1848 va ouvrir de nouvelles potentialités au commerce du livre: l’abolition des barrières douanières internes, mais aussi l’harmonisation du système postal et l’amélioration des voies de communication constituent à cet égard autant d’éléments dynamiques. Symboliquement, la création du Schweizerischer Buchhändlerverein (Association des libraires suisses) en 1849, suivie bientôt par la Société des libraires-éditeurs de Suisse romande en 1866, traduit la volonté des professionnels helvétiques de défendre désormais collectivement leurs intérêts et de mieux lutter contre la concurrence toujours plus intense des grands voisins allemands, français et italiens. En 1869, la Verein Schweizerischer Buchdruckereibesitzer (Association des imprimeurs suisses) a été créée et quelques années plus tard, en 1882, le Schweizer Vereinssortiment (Centre du livre, aujourd’hui), a été établi comme une coopérative de gros à Olten, qui, de nos jours, reste un service de diffusion au service de tous les membres de l’association faîtière. La création de la Bibliothèque nationale – dont le siège est à Berne – a été décrétée par le Parlement en 1894.

L’édition suisse eut à faire face à une vive concurrence internationale et fut contrainte de trouver des marchés spécifiques devenus pour certains éditeurs la base de leur production locale. Sauerländer, une maison d’édition établie à Aarau en 1803 par Heinrich Remigius Sauerländer (1776–1847) d’Allemagne, ou Payot à Lausanne, établi en 1877, investissent plus spécialement le créneau de l’édition scolaire et de la littérature pour la jeunesse. Les progrès techniques dans la reproduction de l’image permirent à plusieurs maisons d’édition de développer la production de livres d’art – et de livres précieux en général. A Genève, par exemple, Jules-Guillaume Fick (1808– 1877) inaugure dès 1859 le genre des reproductions fac-similé, tandis que Charles Eggimann (1863–1948) réalise des chefs-d’oeuvre typographiques tels que La Chronique du chevalier Louis de Diesbach, page de Louis XI (1901), la mise en page et les lettrines reprenant une facture gothique dans le style du XVe siècle. Quelques grandes entreprises ont été créées à la fin du XIXe siècle et les différents secteurs ont commencé à être regroupés. A Zurich, Orell Füssli a élargi son activité en ouvrant d’abord un département lithographique, puis xylographique, ainsi qu’un bureau d’annonces qui s’occupe aussi bien de certains titres de la presse nationale et internationale que de l’affichage dans les gares et autres lieux publics. A Lausanne, la Société de la Feuille d’Avis et des Imprimeries Réunies, a été créée en 1906 et a grandi, sous le nom d’Edipresse, pour devenir l’un des groupes de presse les plus importants de Suisse: Edipresse a d’abord vendu ses principaux titres en Suisse romande avant d’être racheté en 2010 par le groupe alémanique Tamedia.

Heure de gloire et recomposition de l’Après-Guerre

L’édition suisse est entrée dans un (court) nouvel âge d’or au XXe siècle en profitant des difficultés de ses homologues allemands, français et italiens pendant la Seconde Guerre mondiale. Entre 1943 et 1947, une vingtaine de maisons d’édition se sont établies chaque année. Bien souvent elles ont bénéficié de la publication de célèbres écrivains étrangers qui ne pouvaient plus être publiés dans leur pays, mais cette période prospère ne durera pas. Dès 1944, un arrêté gouvernemental visant à interdire la création de nouvelles entreprises éditoriales par des étrangers tout en empêchant que des éditions suisses soient rachetées ou investies par des capitaux internationaux aura des conséquences très négatives à moyen terme. Cependant, une activité d’édition soutenue a été maintenue au cours de la deuxième moitié du siècle grâce à l’industrie des arts graphiques ainsi qu’au dynamisme de certaines personnalités d’envergure.

A cette époque en Suisse romande, la scène éditoriale locale était marquée depuis plusieurs décennies par des personnalités comme Hermann Hauser (1902–1980) qui a dirigé la Baconnière, Albert Skira (1904–1973) qui avait commencé sa carrière à Paris et qui s’était installé à Genève pendant la Seconde Guerre mondiale, le mécène et éditeur de Ramuz Henri- Louis Mermod (1891–1962), enfin Albert Mermoud (1905–1997), fondateur de La Guilde du Livre. En Suisse allemande, Rascher à Zurich proposait un catalogue littéraire qui était particulièrement riche en noms à la fois étrangers et suisses. Compte tenu des tensions en Allemagne à partir de 1933, les éditeurs s’étaient éloignés, pour des raisons à la fois économiques et politiques, du Börsenverein allemand qui était sous le contrôle direct du ministre de la propagande Goebbels. La plupart des éditeurs ont alors mis l’accent sur la défense de la production suisse. À cet égard, la mise en place par un collectif d’éditeurs du Schweizer Lexicon (7 volumes, 1945–1958) apparaît comme la réponse la plus adéquate à la lutte idéologique qui sévissait alors. Toutefois, les éditeurs agissant en faveur des écrivains émigrés ou persécutés étaient plus rares. Emil Oprecht (1885–1952) – qui a mis en place l’Europa Verlag – était l’un d’eux: entre 1933 et 1948, il a publié les oeuvres de personnalités telles que Edvard Benesch, Winston Churchill, Benedetto Croce, Arthur Koestler, Thomas et Heinrich Mann, et Ignazio Silone.

Pendant la guerre, les idéaux de liberté et de démocratie ont été soutenus par plusieurs éditeurs en Suisse romande. Par exemple, les Cahiers du Rhône à Neuchâtel, dirigés par Albert Béguin et édités par Hermann Hauser, ont à la fois publié des documents traitant de l’actualité et des oeuvres poétiques d’auteurs tels que Aragon, Eluard ou Saint John Perse. La Librairie Universitaire de Fribourg (LUF) et sa collection « Le cri de la France » a transformé la réédition de certains classiques de la littérature française en actes de résistance contre le totalitarisme. Un autre exemple est la réédition du Silence de la mer de Vercors de par les Trois Collines (la première fois sous le nom de « A la porte d’Ivoire » en 1943), qui a donné une nouvelle aura à l’édition clandestine suisse. Ceux qui ont soutenu le régime de Vichy ou l’Italie fasciste – comme les Editions de l’Aigle à Montreux, ou le Cheval Ailé à Genève – sont peu connus, car ils ont généralement été laissés de côté par l’historiographie suisse. En Suisse italienne, Egidio Reale, Ignazio Silone, Guglielmo et Gina Ferrero ont décidé de créer en 1936 le Nuove Edizioni di Capolago – un rappel de l’établissement fondé par les partisans du Risorgimento – afin d’offrir une tribune aux intellectuels italiens antifascistes

Devant faire face au retour sur le devant de la scène des grandes écuries éditoriales internationales, la Suisse doit revenir à des ambitions plus mesurées et à certains pôles d’excellence traditionnels. En Suisse allemande, cette reconversion est représentée par Artemis (créé en 1944) qui se spécialise dans les classiques, par Peter Schifferli (Arche Verlag, créé en 1944), le premier à publier de nombreux auteurs importants comme par exemple Hugo Loetscher, Adolf Muschg, Gerold Späth ou Friedrich Dürrenmatt et surtout par Diogènes (crée en 1952), qui est devenu l’une des plus importantes maisons d’édition littéraires de la Suisse au XXe siècle (Le Parfum de Patrick Süsskind a été vendu à plus de 3 millions d’exemplaires). Entre 1950 et 1970, l’édition suisse de langue française a réussi à maintenir plusieurs bastions en dépit de l’attractivité de la métropole parisienne: Skira, Les Editions Pierre Cailler, le Griffon pour le livre d’art, Droz et Georg pour l’édition scientifique, mais surtout la société coopérative Rencontre qui renouvelle la formule du club de livre dès 1958 ou encore L’Age d’Homme. Signalons en particulier les livres d’artiste des frères Pierre et André Gonin à Lausanne qui ont marqué l’édition illustrée à partir de 1929 et jusqu’au début des années 1980. En 1936, William Matheson a fondé la « Vereinigung Oltner Bücherfreunde » (VOB), un cercle de bibliophiles et la source d’une série de 100 publications, pour la plupart des éditions limitées avec des reliures de luxe. Hermann Hesse, Ernst Jünger, Rudolf Alexander Schröder et beaucoup d’autres, dont certains plus locaux, sont devenus des auteurs réguliers de cette collection qui a pris fin au milieu des années 1960. Pour terminer avec le domaine des livres de collection, il faut donner un bref aperçu des livres produits par les « presses privées » (private presses) qui ont joué un rôle modeste mais important en Suisse surtout après la Seconde Guerre mondiale: Zürcher Drucke, Johannes-Presse, Aracade-Presse, Berner Handpresse, Bâle Gryff Presse (Papillons-Drucke), Parisod à la Chaux, aujourd’hui Kranich-Drucke, Schwarzhand-Presse, les Editions Raymond Meyer près de Lausanne, le Cadratin à Vevey ou les Editions Bim. Cette liste n’est pas exhaustive. Mais ont tous en commun le fait d’avoir été de toutes petites entreprises, pour la plupart liées à une seule personne, et dont l’objectif était de cultiver une pratique artisanale, avec des livres imprimés de manière traditionnelle et souvent reliés manuellement dans des éditions limitées.

Une introduction à la bibliophilie suisse au XXe siècle serait incomplète sans mentionner la contribution importante du pays à la typographie. Jan Tschichold (1902-1974) – un Allemand vivant en Suisse depuis 1933 – est l’un des plus célèbres d’entre eux. Pourtant, des typographes tels que Imre Reiner, Hans Vollenweider, Max Caflisch et Jost Hochuli sont des figures majeures aussi. En Suisse romande, des oeuvres remarquables d’un point de vue typographique ont été publiées par les Editions du Verseau, alors que la Guilde du livre était connue pour son travail photographique. Chaque année, les plus beaux livres publiés en Suisse sont récompensés par l’Office fédéral de la Culture. Avec cette compétition qui remonte à 1944, le prix Jan Tschichold honore depuis 1997 le travail graphiquement le plus accompli.

Enfin, pour compléter l’aperçu sur la culture du livre en Suisse, nous ne voulons pas oublier de mentionner la « Schweizerische Bibliophilen-Gesellschaft », l’association suisse des collectionneurs de livres. Comptant aujourd’hui un peu plus de 400 membres elle a été fondée en 1921 à Berne. De 1944 à 1957 l’association, alors présidée par Emanuel Stickelberger, a publié le « Stultifera Navis ». Ce magazine a été suivi par « Librarium » qui, jusqu’à aujourd’hui, paraît trois fois par an et offre une grande palette de contributions sur l’histoire des idées, des livres, de l’imprimerie, ou des bibliothèques. Ces deux périodiques peuvent être considérés comme un miroir de l’évolution des tendances dans le domaine de la bibliophilie et de la mutation des intérêts de la science bibliographique des soixante-dix dernières années.